'94

J’avais 15 ans lorsque nous visitâmes Israël en famille. Nous étions en 1994, il y avait les accords de paix d’Oslo et le prix Nobel de la Paix pour Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Yasser Arafat, donc tout allait bien. Dès lors, pourquoi ne pas visiter la mythique Jérusalem, se laisser flotter sur la Mer Morte, contempler la Judée depuis la forteresse de Masada, s’immerger dans le Lac de Tibériade ou grimper sur les flancs du Mont Sinaï ? Bref, le pays était en paix, et ses riches trésors culturels et naturels n’attendaient que nous, touristes et globe-trotters devant l’éternel !

Mais quelques kilomètres plus loin, une jeep militaire nous rattrape et nous fait signe de nous ranger. En descend un caporal, barbe fleurie et gilet pare-balle, qui nous conseille avec insistance, l’air fébrile, de remettre à demain nos projets touristiques. « La nuit, ce n’est pas sûr, on lance des pierres sur les voitures Israéliennes ». Ah bon, ben demi-tour alors.

Le lendemain, une conversation que j’ai eue avec un marchand de souvenir  près de la fameuse étable de la nativité (mais il faut beaucoup d’imagination pour y voir une étable !) m’a particulièrement marqué. Il me demandait de citer tous les pays que j’avais déjà vus. Et moi d’énumérer, la petite dizaine de pays dans lesquels, de vacances en voyages scolaires, j’avais mis le pied. A chaque nom cité, son œil s’illuminait brièvement d’admiration. Quand j’en eus fini, il me dit : « j’ai 70 ans, et je n’ai jamais pu sortir d’ici. Je mourrai certainement sans avoir quitté la Cisjordanie, alors que toi, tu t’allumes une cigarette ici, et tu l’écrases à Jérusalem. »  Il a dit cela sans colère, sans agressivité. Il voulait juste me faire ressentir son enferment invisible, sa tristesse de ne pouvoir découvrir le monde comme j’avais la chance de le faire.

Je ne dis pas ça pour faire larmoyer ou pour prendre parti, je relate un témoignage, c’est tout. Surtout que j’avais pris comme livre de route « ô Jérusalem » de Lapierre et Collins, qui relate le combat pour l’indépendance d’Israël. J’étais plein d’admiration pour ces hommes et ses femmes qui, après avoir survécu à l’horreur nazie avaient réussi à force de courage et d’ingéniosité (et avec l’aide de généreux donateurs Juifs Américains !) à créer leur état et à gagner la guerre que leur ont déclaré tous leurs voisins le jour de leur indépendance! J’étais si admiratif, que je m’étais acheté un T-shirt de Tsahal, que j’arborais fièrement de Eilat à Tel-Aviv ! Mais quand les victimes d’hier deviennent bourreaux, est-ce qu’ils n’ont pas perdu le combat le plus important ?

Ok, là ça devient philiosophico-politico-lourd. Mais pensez-y : nous autres trentenaires, on entend chaque jour et depuis toujours (à l’exception précisément, d’une courte pause autour de 1994) des nouvelles tristes venant dans cette partie du monde. Au point qu’on ne sursaute même plus quand on entend qu’un kamikaze a fait sauter un bus à Tel-Aviv ou qu’une famille palestinienne à été décimée par un hélicoptère de combat. Alors, peut-être que penser à la paix, vouloir la paix pour ces hommes, ces femmes et ces enfants qui vivent là où le premier hippie de l’Histoire à dit « Aimez-vous les uns les autres », ça vaut bien une petite prise de tête.

Pour la petite histoire, j’espère que notre ami marchand de souvenir n’as pas vécu assez vieux que pour voir s’ériger le mur de béton de 8 mètres de haut qui remplace aujourd’hui le petit Check-point de Bethlehem …

Souvenir du 1994-07-20, écrit par bertdelongue  |  tags: , ,

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