Bon, d’accord, le souvenir que je vous conte ici est très récent, voire très très récent … mais quel est le vieux shnock qui a dit qu’un souvenir devait être ancien pour être intéressant, je vous le demande ? Et puis dans ce souvenir, il est question de passer toute une journée sur un vélo, avec un casque sur la tête et une peau de chamois sous les fesses… C’est pas un vrai truc de trentenaire, ça ?
Mais bien entendu, tout bon trentenaire n’est pas un bon cycliste, et j’en suis la preuve vivante! Qu’à cela ne tienne, pour me prouver à moi-même que mon inexorable déclin physique n’avait pas encore commencé, je me suis fixé pour l’été de mes 30 ans un beau challenge sportif. Ce challenge s’appelle le Grand Raid, et totalise, dans sa version ‘light’ 40 km de petits chemins de montagne en VTT, 2000 mètres de dénivelé positif et un passage à 3000 mètres d’altitude si pentu qu’il faut escalader avec le vélo sur son dos! Pour un sportif dilettante, clairement, c’est du lourd !
Pour moi, le passage au point culminant, qu’on appelle le Pas de Lona, eut un côté carrément initiatique. Il faut imaginer le contexte : après avoir pédalé pendant plus de 2 heures non stop en pente raide, voici qu’on se retrouve face à un mur abrupt, une pente de caillasse de la hauteur d’un terril (les Belges et les Ch’tis voient de quoi je parle), un peu du style entrée du Mordor (les fans du Seigneur des Anneaux voient de quoi je parle). Là, pas le choix, il faut mettre le vélo sur l’épaule, et se mettre à suivre la colonne de fourmis qui, à perte de vue, s’étend devant vous. Et avancer à petits pas, économisant son souffle car à près de 3000 mètres, les globules rouges ont tendance à s’affoler.
Durant les 100 premiers mètres de dénivelé, je me répétais à moi-même : « tu es Hang Tsering, le sherpa légendaire, et tu vas conquérir l’Everest » … Les 100 mètres suivants, le dos plus voûté et le souffle plus court, je me disais : « tu es le courageux esclave Johnson, croulant sous la charge, mais est-ce que tu avances réellement, ou est-ce que tu titubes en arrière ?». Doucement la lucidité me quittait et dans les 100 mètres suivants, je me disais « tu es une mule, avance et tu auras du foin » ! J’ai finalement passé le sommet, le cap symbolique dans un état décrit pas les anciens Vickings comme Berserker (« habité de la fureur d’Odin » !), montant les dents et poussant des grognements d’ours, puis soulevant mon satané vélo à bout de bras en signe de victoire.
Rassurez-vous, j’ai très vite récupéré mes esprits, et me suis bien conduit avec les bénévoles du ravitaillement qui m’offrirent moult fromages et chocolats suisses (de peur d’être eux-mêmes dévorés, peut-être !). J’ai ensuite fini la course bien cool, sans trop être éprouvé, de très bonne humeur, me demandant si tout cela était bien réel. Voilà, c’est fait, j’ai passé le cap, et je suis apaisé.
Dire que j’aurais pu, en bon trentenaire, m’entraîner consciencieusement, acheter un bon vélo bien léger, et ne pas avoir été si loin dans mes limites. Mais quand j’ai préparé ce raid, je n’étais encore qu’un vingtenaire insousciant! ![]()


